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L’enfance des criminels : immersion dans les origines du mal

L’enfance des criminels : immersion dans les origines du mal
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Samedi dernier, le premier débat de l’événement « Sur la route du crime » abordait la question de l’enfance des tueurs en série. Derf Backderf, voisin et ami du tueur Jeffrey Dahmer, est revenu sur l’adolescence étrange de ce meurtrier

Auteur de l’excellent ouvrage-BD Mon ami Dahmer (Ça et Là Editions), Derf Backderf était présent samedi dernier, aux côtés de Stéphane Bourgoin lors du débat consacré à l’enfance des criminels, pour raconter ses souvenirs de Jeffrey Dahmer. Ce dernier était un tueur en série homosexuel surnommé « le cannibale de Milwaukee », qui a avoué avoir assassiné dix-sept jeunes hommes entre 1978 et 1991. En partant de l’histoire de ce monstre vivant, Stéphane Bourgoin a ensuite répondu aux questions du public curieux de savoir comment on devient serial killer. Mais tenter d’expliquer l’incompréhensible n’est pas chose facile.

L’inquiétante jeunesse de Jeffrey Dahmer

A l’époque, Jeffrey Dahmer était un enfant étrange qui avait du mal à se sociabiliser, selon son voisin et ami Derf Backderf, qui fit sa connaissance au collège. Insignifiant, quasi invisible, le jeune Dahmer faisait parfois l’objet de moqueries tandis que personne ne lui parlait. Beaucoup ne ressentait que mépris pour lui. Dès l’âge de 13 ans, Dahmer avait des fantasmes morbides. Il ressentait le désir de voir des intestins, de mettre ses mains dans les entrailles et démembrer des corps. Il récupérait des animaux qu’il disséquait dans les bois, une première sauvagerie souvent constatée chez les tueurs en série.

Au lycée, le garçon était saoul toute la journée, cachait des bouteilles d’alcool dans les bois à côté de l’établissement et se baladait toujours un gobelet à la main, rempli de whiskey, sans que personne ne se doute de quelque chose. Quand d’autres enfants auraient titubé, lui ne montrait rien. La mère de Jeffrey Dahmer avait un lourd passé de problèmes mentaux et émotionnels. Malgré cela, c’était selon Backderf une dame très gentille qui n’avait jamais fait de mal à personne. Dahmer a surtout souffert du divorce de ses parents, qui se disputaient très souvent en se hurlant dessus. Il s’enfuyait alors de la maison, ramassait des bâtons avec lesquels il frappait des arbres. Ses parents étaient tellement occupés par leur divorce qu’ils n’ont rien vu de l’étrange comportement de leur fils.

Quand les amis s’éloignent un par un

Plus tard, à l’adolescence, le Dahmer Fan Club voit le jour. Un groupe d’amis qui l’encourageait à faire ses fausses crises, durant lesquelles il imitait des états d’épilepsie, tombait et faisait semblant d’avoir des spasmes. Le groupe le poussait à toujours plus de comédie, singeant des personnes atteintes d’infirmité motrice cérébrale. Ces blagues provocatrices étaient un moyen de tuer l’ennui dans une petite ville où il n’y avait pas grand chose à faire… Derf lâche, fataliste : C’est triste à dire mais c’était peut-être la partie la plus joyeuse de sa vie car il avait des amis. Mais progressivement, le groupe s’éloigne de lui. Il y avait quelque chose d’inquiétant en lui, une aura de damnation qui l’entourait… Je savais qu’il allait mal terminer donc une partie de moi ne voulait pas rester trop proche de ce personnage. Ses amis finissent tous par le repousser, sentant une menace les guetter. Dahmer se retrouve seul, livré à ses pulsions meurtrières qui vont sceller son destin.

Un jour, lors d’une réunion des anciens de l’école, la bande de copains se demande ce qu’est devenu Jeffrey Dahmer. Derf Backderf lance, pour plaisanter : c’est sûrement un serial killer à l’heure qu’il est !. Il ne croyait pas si bien dire. Derf a mis vingt ans pour réaliser son livre. Il lui fallait du temps pour accepter l’inimaginable et séparer les deux personnages : Dahmer l’enfant/adolescent qu’il était, et le tueur qu’il est devenu. Lors de son procès, la responsabilité pénale de Dahmer est reconnue pleine et entière. Il ne souffrait d’aucune maladie mentale. De sa jeunesse à ses derniers meurtres, Jeffrey est resté impassible et ne se mettait jamais en colère. Son visage n’exprimait rien, ce qui lui a d’ailleurs permis de tromper de nombreuses victimes. Son adolescence a-t-elle été le vecteur qui l’a poussé à commettre les pires atrocités sur de jeunes hommes dans sa propre maison ? Derf Backderf se demande souvent ce qu’il serait advenu si Dahmer avait été davantage écouté et mieux intégré.

Les tueurs en série, ou l’enfance mise à mal

Suite au témoignage de Derf, le public réagit, cherche à comprendre comment on en arrive là. Pour Stéphane Bourgoin, il est tout bonnement impossible d’expliquer si tel ou tel individu va devenir tueur en série, et les éventuels points communs entre les meurtriers n’ont pas de valeur objective. Par exemple, Dahmer voulait posséder ses victimes à jamais en les tuant et en les mangeant, tandis que John Wayne Gacy, tueur homosexuel lui aussi, assassinait ses proies pour les punir de lui inspirer du désir. Deux tueurs, deux modes opératoires différents. En revanche, le spécialiste français des tueurs en série affirme que la grande majorité des tueurs en série ont connu une enfance chaotique. Problèmes d’alcool, de drogue, d’abus physiques, psychologiques et sexuels au sein de leur famille. Il nuance son propos en rappelant que tous les enfants maltraités ne deviennent pas tous des serial killers…

Souvent, les tueurs en série ont été abandonnés dans leur enfance, et sont issus de la DDASS. Ils portent ainsi deux prénoms, comme Guy Georges ou Emile Louis. Stéphane Bourgoin explique que rien, en l’état actuel de la science, ne permet d’indiquer qu’il existe un facteur biologique commun inhérent aux tueurs en série. L’hypothèse d’un double chromosome a, un temps, été évoquée. Mais un grand nombre de personnes ont un double chromosome sans pour autant être des tueurs en série. M. Bourgoin évoque le cas de deux jumeaux élevés séparément. L’un est devenu tueur en série, l’autre non. Autrement dit, il n’existerait pas de « gène du tueur », seulement un environnement propice au développement de la barbarie.

Une question subsiste donc, au terme de cette séance passionnante. Par quel incompréhensible mécanisme des enfants peuvent-ils devenir des monstres redoutables ? Les tueurs en série sont tellement différents les uns des autres qu’il est difficile de répondre à cette question. Même pour les spécialistes, qui restent interdits devant l’étendue infinie de la cruauté humaine.

Lauren Clerc

Photos DR @Lauren Clerc