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Culture
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Keny Arkana: « Je connais la violence du système comme personne » (interview)

Keny Arkana: interview fleuve avec la rebelle du rap français !

Son album, son engagement, sa philosophie... A l'occasion de la sortie de "L'Esquisse 3", Keny Arkana s'est confiée en détail aux journalistes de MCE TV !

C’est dans les locaux de son label, Because Music, que nous a donné rendez-vous Keny Arkana. Alors que nous avions prévu un entretien de 30 minutes, c’est finalement pendant près d’une heure que nous avons discuté avec la rappeuse. Ses goûts musicaux, son optimisme, ses coups durs, son nouveau projet sont autant de thèmes que nous avons abordé. Place à l’entretien !

Rap d’aujourd’hui et rap d’hier

C’est pendant l’âge d’or du rap français, à la fin des années 90, que Keny a balancé ses premières punchlines. Âgée de 12 ans seulement, la jeune rappeuse est déjà forte de l’influence du rap conscient. Alors, quand on lui demande si elle écoute du « rap d’aujourd’hui », cette dernière répond :

J’ai beaucoup aimé le dernier morceau de Médine, « Porteur Saint », il a ressorti les griffes. J’aime bien les artistes qui sont peut-être plus dans l’underground, comme l’équipe à Swift Guad. Même dans les nouveaux MCs, il y a un jeune à Marseille, YL, je trouve qu’il tue. Mais ça fait longtemps qu’il n’y a pas eu de rap qui me met les frissons.

Que pense Keny Arkana des rappeurs très populaires en France tels que PNL, JUL ou Nekfeu ? Nous lui avons posé la question.

Je respecte un PNL qui ne fait pas de promo, qui reste fidèle à son quartier. JUL c’est un mec qui est arrivé alors que tout le monde était en mode gangster. Il arrive avec ses petites mélodies, tout le monde lui crachait dessus, alors qu’aujourd’hui tout le monde fait pareil. Nekfeu a fait 40 albums avec tous ses potes et il est encore là avec ses frères.

Sans parler de ses goûts personnels, c’est donc la sincérité de ces rappeurs qui plaît à Keny.

« Il faut se réapproprier sa pensée » !

Beaucoup d’étiquettes collent à la peau de Keny Arkana. Altermondialiste, révolutionnaire ou encore anarchiste… La rappeuse préfère dire qu’elle est la « porte-parole de son propre coeur ». Et, quand on lui demande quels sentiments elle veut susciter auprès de son public, elle est loin de nous parler d’une révolte violente et sans pareil.

Elle affirme qu’au fil des années ses sentiments ont évolué. Keny avait d’abord pour volonté de rassembler ceux qui pensent comme elle : « Ma première intention est de dire qu’on n’a pas tort, notre manière de lire le monde est juste. On a raison de se battre pour le vivant, pour la vie, pour la Terre ».

Aujourd’hui le message a changé, il s’est adouci peut-être. La rappeuse a pour intention première d’ouvrir son public à autre chose et lui montrer qu’il existe un ailleurs. Avec beaucoup de justesse, elle s’explique :

Ce qui important pour moi au niveau humain c’est de se réapproprier sa pensée. La plupart des gens ont le même rêve. Mais ce n’est pas leur rêve ! C’est un rêve qu’on leur a mis dans la tête. Si demain tu avais vraiment le pouvoir de crée la maison que tu veux, peut-être qu’elle serait ronde, ou bleue, ou dans les arbres. Mais les gens n’ont plus ce truc créatif.

Récupère ton pouvoir créatif, récupère ta pensée, récupère ton cœur. N’ai pas peur de rêver parce que toute réalité doit commencer par un rêve, et bats toi pour ça. Rappelle-toi de l’enfant qui est en toi.

La vie ça passe vite. La plupart des gens sont ligotés, ils ont peur du regard de l’autre. Passer toute sa vie à l’ombre de soi-même c’est triste, et souvent on s’en rend compte quand on est vieux. La Terre est grande, il y a plein de choses à faire.

Keny Arkana, l’éternelle adolescente ?

Bien sûr que non. Si on considère l’adolescence comme une période de révolte et le passage à l’âge adulte comme l’acceptation des règles de la société, la rappeuse est dans une toute autre logique. Souvent jugée et critiquée, Keny Arkana explique qu’elle est loin d’être naïve et que, contrairement à ce que certains pourraient penser, la naïveté est ailleurs.

J’ai grandi en foyer. La violence du système je la connais comme personne. Je dormais dans la rue, j’avais 9 ans. La première fois que je me suis faite défoncer par les flics, j’avais 13 ans. Je ne suis pas naïve. Je sais dans quel monde je vis.

Pour moi c’est eux les naïfs. Ceux qui croient qu’on peut rester dans un système qui ne respecte pas la Terre. Comment peux-tu penser logiquement qu’une croissance illimitée est possible quand tes ressources sont limitées ? Pour moi, la naïveté elle là : de croire que le système est beau, que tout va bien et qu’il n’y a que ça.

Ça demande de la force que de garder espoir. C’est facile d’être blasé et de baisser les bras. Il faut avoir la force d’essayer de voir le positif là où il n’y a que de la folie et de la violence. Ces gens que je trouve un peu naïfs, je ne leur en veux même pas. C’est dur. Le système est dur, on l’a en nous. La disquette est vraiment intégrée. Je ne peux pas en vouloir à ces gens.

La force de Keny Arkana : son optimisme !

Fidèle à elle-même, la rappeuse est de retour avec un album emprunt de militantisme. Mais, par souci de sincérité, Keny délivre aussi des freestyles et des morceaux plus introspectifs. C’est le cas du titre « Tu m’as trahi » qui évoque une amitié brisée suite à une trahison impardonnable. Nous avons alors demandé à Keny Arkana si dans ses morceaux elle privilégie le message ou plutôt le ressenti personnel.

Je pourrais faire un album entièrement sombre et dépressif. Mais je me sentirais mal de donner ça aux gens. Ce que j’ai envie de donner aux gens va être plus important que mes propos ressentis. Les poètes maudits me gavent, je trouve ça égoïste et égocentrique. Il faut creuser un peu plus pour voir la lumière.

Si je me lève un matin hyper déprimée et que je vais voir des amis, je n’ai pas envie de les mettre bad, leur jeter mon bad pendant des heures jusqu’à qu’ils soient en bad comme moi. Je préfère prendre ce qu’il y a de bon, et on rigole, et ça passe. C’est une manière de voir les choses. Agis pour l’autre et tu oublieras ton bad.

Le feu, la terre, l’eau et l’air

Les quatre éléments rythment le nouvel album de Keny, « L’Esquisse 3 ». Disponible partout depuis le 2 juin, ce nouveau projet est emprunt de la spiritualité de l’artiste. En effet, si Keny n’appartient à aucune religion, la spiritualité est omniprésente dans sa vie. Avec toute sa sensibilité, elle tente d’expliquer sa philosophie si particulière.

Les quatre éléments m’ont suivi dans toute ma discographie. Pour moi il y a une symbolique des quatre éléments dans l’humain. L’eau représente l’émotionnel. L’air c’est le mental, le cérébral. La terre c’est le corps, l’instinct pratique. Et le feu l’esprit.

J’avais appelé l’album « Tout tourne autour du soleil » en faisant un constat du monde : tout ne tourne pas autour de l’Homme, mais tourne autour du soleil intérieur et l’esprit. Cette flamme, quand elle n’est plus là, tu n’es plus là. Ton corps appartient à la Terre, ton esprit est d’ailleurs, et ton corps repart à la Terre.

La suite

Tous les fans le savent, à chaque fois que Keny dévoile un volet de « L’Esquisse », un album suit dans la foulée. Pour « L’Esquisse 3 », ça ne manquera pas : la rappeuse prépare déjà un nouvel album. Un projet devrait alors être dévoilé courant 2018 !

Si on aurait pu imaginer qu’elle s’exilait loin de la France pour écrire et trouver l’inspiration, il n’en est rien. Au contraire ! Keny Arkana explique qu’elle travaille ses projets dans un véritable contexte d’étude et qu’ensuite, quand tout est terminé, elle part pour de nouvelles aventures.

Quand je pars ce n’est pas pour écrire, je pars pour mes expériences de vie. J’ai toujours été comme ça dans la vie : entre la musique et les fugues. Je saute dans la vie, je pars à l’improviste avec un sac à dos sans savoir où je vais, et seule. J’aime bien partir seule. J’en ai besoin. Quand tu es seule, tu es obligée de te mélanger.

J’aime bien écouter les signes de la vie : si j’entends trois fois la même ville dans la journée, j’y vais. Il y a peut-être une démarche spirituelle. Je me fais des expériences. Je peux rester un mois dans la jungle avec ma machette et mon hamac.