BDthèque : Desseins d’enfant
Le 9 février 2012 à 15:00
La révélation du festival d’Angoulême 2008, Isabelle Pralong s’aventure sur le thème de la maternité. A mille lieux d’un discours « girly » aseptisé, cette jeune suissesse insuffle subtilité et originalité à son deuxième album

Dans la tranche de vie que taille Isabelle Pralong, au travers de cet opus Oui, mais il ne bat que pour vous, il y a quelque chose de morose mais finalement de savoureux que l’on dévore sans rechigner. C’est l’histoire d’un désir de maternité d’une jeune femme larguée face aux questions de son employeur, de son entourage et de son compagnon. Cette jeune héroïne se cherche à l’image de cette fable bouddhiste déroutante en prologue de l’album qui invite le lecteur à trouver son singe intérieur pour atteindre la sagesse. Mieux qu’une séance chez le psy, l’auteur nous rappelle avec malice que la maternité se construit en soi par des chemins de traverses aussi mélancoliques que merveilleux. Ce volume se compose de séquences autonomes sans liens apparents, si ce n’est un univers teinté d’absurde où les moments de vie quotidienne virent parfois au trivial le temps d’une escapade en campagne.

Victime d’une vie maussade, il est pour elle inévitable de s’échapper de ce monde dont elle ne comprend pas tous les codes. A force d’être doublée par les évènements, elle finit par se dédoubler sans ses rêveries où les rencontres surréalistes se suivent et ne se ressemblent pas : un orque séducteur à la testostérone indiscutable, un tigre protecteur, une grand-mère et sa garde rapprochée d’abeilles… Autant d’individus farfelus dont la quête personnelle laisse deviner un profond malaise. La moutarde pourrait vite monter au nez des sensibles du cÅ“ur si l’auteur n’avait pas mêlé ses tableaux d’un soupçon d’onirisme. C’est ainsi qu’Isabelle Pralong a décidé de montrer comment une jeune femme choisit de s’évader de la routine. Cette fausse naïveté lui permet de toucher du doigt les sujets sensibles avec pudeur. A force de contourner et d‘user de mélancolie, elle finit par faire oublier le sujet au menu : la découverte de la maternité. L’illustratrice utilise un trait vif et imprécis différent de celui que nous connaissons de la bande dessinée contemporaine. C’est à croire qu’elle reprend le flambeau des états d’âmes féminins chamboulés là où la jeune peintre surréaliste Charlotte Salomon l’avait laissé. Il suffit de se laisser porter et d’accepter que l’essentiel de style réside dans l’essence des mots.
L’engouement pour la bande dessinée en France est tel qu’il fait éclore de jeunes talents audacieux qui s’attaquent aux sujets périlleux en variant les tons sans jamais être de mauvais goût. C’est en cela que Oui il ne bat que pour vous est un vrai régal autant pour l’auteur que pour les lectrices.
Emmanuelle Libert
Oui mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong (L’Association)
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